Ateliers de peintres bohèmes : une approche sensorielle

11 novembre 2025 à 12h40

Conférence de Érika Wicky (Université Grenoble Alpes)

UQAM, Département d’histoire de l’art, local R-4150

IMGP0474
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Cézanne, The Stove in the Studio, Huile sur toile, 40 x 30 cm, ca 1865, The National Gallery.
 

Par Simone D’Aoust-Girouard (Maîtrise, Histoire de l’art, UQAM)

Le mardi 11 novembre 2025, le RAA19 accueillait la professeure et chercheuse de l’Université Grenoble Alpes, Érika Wicky. Membre du laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes, du Comité d’Administration de la Société des études romantiques et dix-neuviémistes et du comité scientifique de l’Osmothèque : conservatoire des parfums, elle détient la chaire de professeur junior Olfactions et mène de nombreuses recherches sur l’histoire de la culture olfactive du XVIIIe siècle à nos jours. Ces dernières ont été publiées sous la forme d’une trentaine d’articles, paraissant dans des revues spécialisées et dans des ouvrages collectifs, notamment dans Figurer le sentir (Arts & Savoir, 2024) ou encore dans Toucher, goûter, sentir : les autres sens de la critique d’art (Revue belge de philologie et d’histoire, 2024). C’est dans le cadre de l’écriture de son prochain ouvrage qu’elle est venue présenter un chapitre se concentrant sur les ateliers de peintres bohèmes et les approches sensorielles qui les entourent. 

En guise d’introduction, Érika Wicky présente ses intérêts de recherche de manière plus large, offrant une compréhension ce champ d’études en pleine expansion. La conférence balance d’ailleurs énormément entre actualités de la recherche olfactive au XXIe siècle ainsi que la réalité de celle-ci au XIXe siècle. Elle établit des ponts clairs qui ancrent son champ de recherche dans un concret actuel et met d’autant plus l’accent sur le renouvellement de la compréhension des ambiances perdues. Longtemps conçue comme un sens secondaire peu mis de l’avant par l’histoire de l’art populaire et les institutions muséales, son approche « sensorielle » de l’histoire de l’art permet une compréhension essentielle d’ambiance, de matérialité, d’imaginaires et de réalité du XIXe siècle. La conférencière structure la plupart de ses recherches autour de ce qu’elle appelle la « muséologie olfactive », un mode de médiation qui entretient une relation avec le public et le patrimoine. La préservation des odeurs d’une époque lointaine permet d’en garder des souvenirs et de créer une mémoire collective.

Elle mentionne ensuite que les odeurs du XIXe siècle occupent une place bien différente que celle qu’on lui attribue aujourd’hui. Les sociétés contemporaines et les grandes institutions sont obsédées par le contrôle des odeurs, comme quoi une « mauvaise » ou une « forte » odeur sont associées à un manque d’hygiène, alors qu’au XIXe siècle, le monde est plutôt saturé de nombreuses odeurs se mêlant à la vie quotidienne. Wicky appuie son propos en évoquant les nombreuses critiques d’art qui relatent leur expérience de fortes migraines, à la suite de visites d’ateliers, causés par un mélange de térébenthine, de vernis ou de solvants. D’autres récits contribuant à cette inquiétude grandissante face aux odeurs circulent à la fin du siècle, ils parlent de peintres « endormis et jamais réveillés ». Ces articles contribuent à la confrontation importante entre l’imaginaire des odeurs actuelles ainsi que celui de l’époque, cependant il est difficile de savoir si ces odeurs étaient réellement aussi fortes que ce qui a été sous-entendu. Il semble que la perception des odeurs est en fait un outil de travail important pour les peintres d’ateliers. Une forte odeur de vernis permettait d’évaluer l’était de sècheresse d’une toile et l’odeur des pigments était symptôme de qualité. Les études actuelles sur les odeurs tentent d’en reconstituer certaines afin d’offrir un accès contemporain à la réalité de cet univers sensoriel. S’instaure une collaboration entre industrie du parfum et histoire de l’art afin de reconstituer une expérience synesthésique où le vocabulaire descriptif est riche de références à plusieurs autres odeurs qui permettent d’incorporer un aspect in situ à une médiation culturelle actuelle. Le volet muséal est d’ailleurs particulièrement important à la pratique d’Erika Wicky. Elle explique que les musées ont tendance à limiter l’usage des sens autres que celui de la vue dans la confection d’expositions. Pourtant, le public demanderait d’avoir plus de relations avec les œuvres qui impliquent une médiation sensorielle. Elle aborde d’ailleurs l’exemple d’une collaboration avec le Musée des Beaux-Arts de Lyon où il y sera exposé un véritable meuble à couleurs du XIXe siècle au sein duquel le public aura la chance de sentir les odeurs (reconstituées artificiellement) des matériaux qu’il contenait.  

Le cœur de la conférence d’Erika Wicky s’articule cependant autour d’une série d’exemples qui montrent la confrontation entre cet imaginaire actuel et les réalités sensibles du XIXe siècle. Afin d’illustrer la fécondité de cette confrontation, elle prend l’exemple de la lampe à pétrole qui était à la fois une nuisance olfactive qu’une nécessité dans les ateliers, alors que les odeurs de tabac et de térébenthine fructifient l’imaginaire bohème de cette même époque. Elle cite entre autres Guy de Maupassant qui décrit ces lieux comme « saturés de tabac et d’essence ». Elle détache aussi la relation entre qualité de l’air et pratiques de conservation : l’humidité, la poussière, les insectes sont tous des problématiques qui incitent les artistes à gérer de manière bien précise leur environnement de travail. Ainsi, malgré la présence de fenêtre dans la plupart des représentations d’ateliers d’artiste, il est généralement préférable de ne pas les ouvrir afin de garder les bonnes conditions matérielles dans l’atelier. Wicky insiste encore sur l’importance de faire la différence entre la réalité des ateliers et les récits critiques et littéraires qui les abordent. 

Parallèlement, bien que les odeurs constituent une partie importante de ses recherches, elle accorde aussi une importance à d’autres approches sensorielles, notamment la thermoception. En effet, dans les ateliers bohèmes, souvent très mal isolés, la présence d’un poêle est essentielle. Autant pour le confort que pour la pratique artistique, la température influence la conservation des toiles, la réaction des vernis et peut même changer la coloration de la peau de certains modèles nus. Elle évoque notamment la toile de Paul Cézanne Stove on the studio (1865) qui illustre parfaitement l’intérieur de l’atelier bohème, où le poêle central permet de chauffer la pièce de manière diffuse sur le long terme. Révélateur d’un espace de travail partagé entre vie professionnelle et personnelle en plus d’être un marqueur social important, le poêle se rattache à la vie de bohème par son rapport au confort et au capital. L’image des ateliers de bohème qu’elle présente tout au long de sa conférence illustre d’ailleurs une réalité presque fictive d’un groupe de personne vivant en marge des conventions sociales qui mène une vie vagabonde souvent sans soucis des biens matériels ou de la pauvreté. Le bohème est plutôt un concept popularisé par Puccini dans son Opéra du même nom, où les membres du groupe évoluent en liberté dans ces lieux de créativité et de vie quotidienne. 

La conférence d’Erika Wicky, tenue dans une ambiance intime et chaleureuse, se clôt autour de l’illustration Cinq étages du monde parisien (1844) de Bertall. L’image illustre parfaitement l’imaginaire collectif qui s’est constitué autour de ces espaces perchés sur des toits parisiens, mal isolés et marqué par la cohabitation entre fortes odeurs, variation de température et vie quotidienne. Chose sûre, la conférencière a été en mesure de nous faire voyager au sein d’un univers olfactif riche grâce un vocabulaire immersif. La description des odeurs constituait un voyage synesthésique qui rappelait que l’art est pleinement sensoriel : il se perçoit tout autant avec le nez qu’avec les yeux.