27 janvier 2026 à 17h00
Conférence de Marie-Jeanne Morasse (doctorante, UdeM)
UQAM, Département d’histoire de l’art, local R-4150
Par David Blanc (doctorant, études et pratiques des arts, UQAM)
La première conférence de l’année 2026 du Réseau Art et Architecture du XIXᵉ siècle s’est ouverte ce mardi 27 janvier avec une présentation de Marie-Jeanne Morasse, doctorante depuis l’automne 2024 sous la codirection des professeures Ersy Contogouris (Université de Montréal) et Mary Hunter (Université McGill).
Après un mot de bienvenue prononcé par la professeure Peggy Davis, Marie-Jeanne a débuté son exposé par un rapide aperçu de son projet doctoral. Sa thèse se concentre sur la figure de la lectrice à la fin du XIXᵉ siècle. Plus précisément, elle cherche à analyser « la manière dont les artistes, entre 1865 et 1915, ont représenté des femmes lisant dans divers contextes et comment ces images ont contribué à façonner les identités féminines modernes »1. À travers ce travail, Marie-Jeanne met en lumière le rôle des femmes comme agentes culturelles et intellectuelles dans un siècle marqué par de profondes transformations sociales.
Travaillant sur ces thématiques depuis la maîtrise, Marie-Jeanne continue d’élaborer une typologie visant à classer les différents types de la figure de la lectrice à partir d’un corpus varié. Cette méthodologie, encore en cours d’élaboration, lui a permis de dégager plusieurs types : la « Parisienne », la « femme moderne », la « mère de famille » et la « femme rêveuse ». Comme elle le précisera en réponse à une question de la professeure Carla Francisco, cette typologie constitue un outil heuristique, lui permettant de mieux comprendre, évaluer et comparer des rapports différenciés à la lecture et aux liseuses à travers l’art. Ce retour sur l’état d’avancement de ses recherches nous permet ainsi de saisir, avec subtilité, en quoi son approche éclaire sur l’accès des femmes à l’éducation et sur l’impact culturel de la presse au XIXᵉ siècle.
Marie-Jeanne propose ensuite de nous concentrer sur une étude de cas : l’estampe The Newspaper, réalisée par James Tissot en 1883. Exécutée à la pointe sèche et à l’eau-forte, cette œuvre constitue une étude située particulièrement pertinente de la figure de la Parisienne dans ce contexte de modernité grandissante. The Newspaper incarne ainsi, selon elle, toute la tension entre mondanité et agentivité féminine à la fin du XIXᵉ siècle. À travers cette image, Marie-Jeanne pose une question centrale : que signifie lire lorsque l’on se sait regardé en train de lire ?
Avant de rentrer dans le cœur de son analyse, Marie-Jeanne nous rappelle brièvement le parcours de James Tissot, pseudonyme de Jacques-Joseph Tissot, né à Nantes en 1836 et formé aux Beaux-Arts de Paris à partir de 1856. Dès 1870, l’artiste s’installe à Londres, où il connaît un important succès auprès de la haute société victorienne. Il se fait alors connaître pour ses scènes de la vie sociale et mondaine. Dans les années 1880, il s’intéresse particulièrement à la représentation de la femme moderne à Paris, développant la figure de la Parisienne.
Cette figure incarne alors en France, comme ailleurs en Europe, une beauté et une élégance modernes, reflet d’un fantasme masculin difficilement atteignable. Marie-Jeanne propose ainsi de qualifier la Parisienne de figure mythique, précisément en raison de son caractère idéalisé. Tissot développera d’abord cette figure dans la série La femme à Paris, composée d’un cycle de quinze peintures réalisées entre 1883 et 1885. Malgré la notoriété de l’artiste, cette série ne rencontre pas le succès escompté : présentée à Paris en 1885 puis à Londres en 1886, elle reçoit un accueil globalement négatif, les critiques reprochant à Tissot le caractère jugé trop démodé de ses figures féminines.
Parallèlement à cette série, Tissot réalise plusieurs pastels, dont La Liseuse (1883), aujourd’hui conservée au Petit Palais. Cette œuvre connaît au contraire une réception très favorable, la liseuse étant perçue comme une incarnation des Françaises urbaines, modernes et élégantes. La gravure The Newspaper, réalisée la même année, trouve son origine dans ce pastel, qui sert de prototype à l’artiste pour tester les postures du modèle, les lignes de force et la composition.
Marie-Jeanne souligne néanmoins les différences entre les deux œuvres. Dans la gravure, l’influence du japonisme, alors associé à la modernité, se manifeste tant dans le traitement graphique que dans la maîtrise technique, mais aussi dans des détails tels que la signature, qui devient ici un véritable dispositif stylistique. L’arrière-plan constitue une autre différence majeure : abstrait et peu profond dans La Liseuse, il devient vibrant dans The Newspaper, où un motif texturé de feuillage remplace les hachures colorées du pastel. La professeure Peggy Davis remarque d’ailleurs que ce feuillage semble envelopper la lectrice, lui conférant une intimité, voire un certain isolement, dans un environnement extérieur, évoquant possiblement un café ou un parc. En tension avec l’aplat noir profond du chapeau de fourrure, ce motif pourrait évoquer, selon Marie-Jeanne, le rythme de la ville et de la modernité.
De plus, le changement de technique entre le pastel et la gravure n’est pas anodin. La reproductibilité de la gravure permet une diffusion plus large de l’œuvre et l’inscrit dans un système de médiation particulièrement pertinent à l’époque. Ce choix entre en dialogue avec le journal représenté, objet médiatique par excellence et thème centrale de l’œuvre. La gravure devient donc ici un médium reproductible et un dispositif médiatique à part entière, produisant une forme de mise en abyme de la figure de la lectrice.
L’histoire de la presse au XIXᵉ siècle occupe effectivement une place prépondérante dans la recherche doctorale de Marie-Jeanne. Elle nous rappelle que la presse connaît alors une nette croissance, en particulier dans la société mondaine parisienne, et influence progressivement les formes de sociabilité. De la première moitié du XIXᵉ siècle jusqu’au début de la Première Guerre mondiale, on parle alors de la « civilisation de la presse », désignant cet âge d’or où le journal devient le média dominant et où le lectorat augmente massivement. Pour Marie-Jeanne, il est donc essentiel de comprendre la presse comme un instrument de transformation sociale, et les images de l’époque comme des témoins privilégiés de ces mutations.
Le travail de recherche de la doctorante met en évidence le rapport complexe entre les femmes et la presse dans une société largement patriarcale. Certains périodiques, tels que Le Figaro Illustré, publié à partir de 1883, semblent s’adresser explicitement aux lectrices en insistant sur les publicités liées à la mode ou aux produits de beauté. Pourtant, les femmes lectrices restent perçues avec suspicion, voire comme potentiellement dangereuses lorsqu’elles s’intéressent à des lectures traitant du monde social et politique. Dans The Newspaper, le journal apparaît pourtant comme un indice de respectabilité, participant à la construction de la Parisienne comme figure oscillant entre fantasme, transgression et contrôle moral.
La Parisienne devient une figure mythique mais qui reste définie par un regard masculin, fixant un certain régime moral. Marie-Jeanne avance cependant que la lectrice représentée par Tissot pourrait échapper, au moins en partie, à ce carcan normatif. La lectrice ne semble désormais plus préoccupée par le regard que lui porte le·a spectateur·rice : concentrée sur son journal, elle appuie ses longs doigts sur la page, comme dans un état de « chasse de l’information ». Le pince-nez, accessoire alors majoritairement masculin, agit ici comme un signe d’autorité intellectuelle. Comme le souligne la conférencière, admettre qu’une femme porte des lunettes, c’est admettre qu’elle lit et qu’elle exerce une activité intellectuelle, ce qui demeure loin d’être une évidence pour la bourgeoisie dominante de l’époque. L’acceptabilité de cet accessoire augmentera progressivement au cours des années 1880, jusqu’à devenir un élément de mode autour de 1885. Ce discret indice des changements de mœurs s’opérant dans la capitale française nous rappelle au passage la grande place accordée à la mode chez Tissot. L’artiste transforme le corps féminin en objet esthétique tout en insistant sur une certaine profondeur intellectuelle, faisant émerger une tension constante entre dimension décorative et agentivité.
Marie-Jeanne conclut son exposé en soulignant que The Newspaper ne se contente pas de documenter la place des femmes à la fin du XIXᵉ siècle, mais participe activement à la fabrication de ce qui est en train de devenir la féminité moderne, avec ses forces et ses ambiguïtés. Elle rappelle enfin que l’expression de cette agentivité ne passe pas toujours par des gestes spectaculaires, mais aussi par des gestes discrets et subtils, qui constituent des indices précieux, quoique parfois évanescents, des enjeux sociaux de leur époque.
