2 décembre 2025 à 17h00
Conférence Lucile Cordonnier (doctorante, McGill)
UQAM, Département d’histoire de l’art, local R-4150
Par Marilou Rheault-Blais (Maîtrise, Histoire de l’art, UQAM)
Le 2 décembre 2025, le RAA19 a eu le plaisir de recevoir Lucile Cordonnier, doctorante à l’Université McGill, pour la présentation de sa conférence intitulée « The Construction of the Picturesque: Forestry and Tourism in Maurice Denis’s Fontainebleau Forest ». Lors de celle-ci a été mis en lumière un dialogue complexe entre des enjeux historiques, artistiques, spirituels et environnementaux s’inscrivant au cœur des représentations forestières de Maurice Denis, et ce à travers l’analyse d’un corpus précis de la production du peintre français, soit le cycle décoratif La Légende de saint Hubert.
Peint entre 1896 et 1897, La Légende de saint Hubert se compose de huit tableaux, couvrant le plafond ainsi que trois murs d’un petit bureau de la résidence du baron Denys Cochin, politicien de la troisième République et grand amateur de chasse. À même ce cycle décoratif commandé à Maurice Denis, figure majeure du groupe des nabis, se superposent plusieurs couches thématiques, allant de la légende de saint Hubert aux activités de chasse de Cochin et de sa famille, en passant par une dimension spirituelle plus large et une mise en garde quant aux risques de la chasse rappelant la Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour de Victor Hugo. À travers cette pluralité de sujets, une présence commune aux œuvres se dégage, en apparence accessoire, mais en réalité centrale : la forêt. Bien au-delà d’une présentation formelle de La Légende de saint Hubert, la conférence de Cordonnier s’est affairée à révéler les significations sous-jacentes aux paysages du cycle décoratif de Maurice Denis en évoquant ses liens à une forêt bien précise, soit celle de Fontainebleau.
Comme le souligne Cordonnier, plusieurs indices permettent effectivement d’associer les scènes dépeintes par Denis à la forêt de Fontainebleau, que ce soit la flore caractéristique à la région, les références visuelles dans L’Arrivée à l’ermitage aux ermitages du site et aux Gorges d’Apremont ou les liens documentés entre les activités de chasse de la famille Cochin et cette forêt. Bien que les représentations forestières de Denis ne correspondent pas de façon stricte et fidèle à la forêt de Fontainebleau, notamment par l’emprunt de certains éléments d’autres forêts, comme celles de Saint-Germain ou de Ville-Fermoi, elle semble demeurer, et de loin, la référence principale du cycle La Légende de saint Hubert. Cette inspiration s’inscrit d’ailleurs dans une tendance artistique importante de l’époque : depuis les années 1830, avec la création d’un chemin de fer reliant le site à Paris, la forêt de Fontainebleau constitue un attrait important pour les artistes français. Maurice Denis n’en était pas l’exception : il admirait les peintres de l’École de Barbizon et écrivait de façon étendue, dans son journal, sur les arbres et leur valeur décorative.
En cette fin de XIXe siècle, l’appréciation des artistes envers la forêt de Fontainebleau se cristallise autour de la notion de pittoresque, terme désignant ce qui est situé entre beau et sublime et étant digne d’une représentation picturale. Étant fréquemment qualifiée de pittoresque en raison de sa sauvagerie, la forêt de Fontainebleau devient, pour des artistes comme Maurice Denis, un espace privilégié de composition. Cet engouement envers le site reposait toutefois sur un mythe commun, soit celui d’une forêt exempte d’intervention humaine. Or, comme rappelé par Lucille Cordonnier, Fontainebleau était fortement régulée par l’administration des Forêts, qui, dès les années 1830-1840, avait jugé nécessaire d’y augmenter la gestion forestière et de procéder à l’introduction massive de pins, permettant d’optimiser la ressource qu’est le bois. Ces plantations devinrent avec le temps caractéristique au paysage de Fontainebleau, si bien qu’en 1900, la majorité des arbres provenaient de la campagne d’implantation.
Par rapport à ces politiques administratives, Cordonnier atteste que Maurice Denis, loin d’ignorer les changements prenant place, présente dans La Légende de saint Hubert plusieurs références quant aux politiques concernant Fontainebleau, comme dans Le Miracle, où semble être représentée la Mare aux Evées, un projet ayant cherché à améliorer les représentations de Fontainebleau. Quoique certains aménagements furent bénéfiques pour les œuvres de Denis, dont notamment l’implantation des pins, qui dans ses toiles comme Le Défaut se positionnent tels d’essentiels éléments décoratifs, l’artiste était en opposition directe à l’intervention humaine dans les forêts. Dans une lettre adressée à la Société pour la protection des paysages de France, Denis critique l’aménagement forestier ainsi que le développement touristique, opposant à la nature gérée par l’humain une « vraie » nature des forêts, porteuse de nostalgie et de l’identité française. Se plaçant également contre la coupure d’arbres, l’artiste octroyait aux forêts non seulement une signification nationaliste, mais également un caractère spirituel, visible dans Le Miracle, où le divin infuse le paysage forestier.
La Légende de saint Hubert de Maurice Denis s’affiche donc telle une construction de la forêt de Fontainebleau comme espace intouché, pittoresque, en tension avec la réalité des politiques forestières et touristiques affectant le site. La version de la légende que peint Denis dissimule ainsi, à travers la représentation symboliste et décorative de paysages forestiers sauvages et infusés de spiritualité, un complexe amalgame d’enjeux politiques et environnementaux liés à la forêt de Fontainebleau. Par sa conférence dense articulant des données historiques, esthétiques et politiques en apparence disparates, Lucille Cordonnier est parvenue à révéler les subtiles thématiques logées au cœur des représentations forestières de La Légende de saint Hubert, où Maurice Denis a su composer un espace pittoresque à la fois fictif et réel, esthétisant la forêt de Fontainebleau tout en y illustrant son rapport personnel aux forêts et aux profondes modifications traversant le site au XIXe siècle.
