10 mars 2026 à 11h00 am
Conférence de Béatrice Denis (UdeM)
Cette conférence est organisée dans le cadre du séminaire de doctorat «Actualité de la recherche en histoire de l’art des XVIIIe et XIXe siècles » au département d’histoire de l’art de l’UQAM | local R-4240
Par Marie-Lise Poirier (doctorante, UQAM)
Dans le cadre du séminaire de doctorat « Actualité de la recherche en histoire de l’art des XVIIIe et XIXe siècles » animé par Peggy Davis l’hiver dernier, Béatrice Denis, actuellement chargée de cours à l’Université de Montréal et postdoctorante à l’Université McGill, a présenté sa thèse intitulée Les guerres napoléoniennes de Louis-François Lejeune (1775-1848) : histoire, identité et notoriété au début du 19e siècle. Soutenue avec succès le 20 novembre 2025, cette thèse monographique interroge les trois grands thèmes – histoire, identité et notoriété – qui traversent la conception et la réception des treize tableaux de batailles exécutés par Lejeune et exposés au Salon entre 1801 et 1827, comme la grande huile sur toile Vue d’un bivouac de l’Empereur dans les plaines de la Moravie, l’un des jours qui ont précédé la bataille d’Austerlitz, en Décembre 1805 (1808). Lejeune considérait ses tableaux comme un véritable cycle de batailles dont il refusait la dispersion, aussi fut-il enchanté d’apprendre, en 1834, l’intérêt du château de Versailles de les acquérir en bloc. Ce n’est cependant qu’en 1861, c’est-à-dire treize ans après le décès de l’artiste, que les œuvres seront acquises par Versailles où, précise Denis, elles sont encore exposées, mais dans l’une des nombreuses salles du château inaccessibles au public.
Si ces treize tableaux forment le corpus principal de cette thèse, ils ne sont pas étudiés isolément des œuvres produites au même moment. Denis convoque par exemple celles de l’ingénieur topographe Louis-Albert-Guislain Bacler d’Albe (1761-1824), une figure aujourd’hui méconnue, mais dont la carrière de peintre-soldat sous Napoléon est à rapprocher de celle de Lejeune. Son Napoléon Ier visitant les bivouacs de l’armée à la veille de la bataille d’Austerlitz, 1er décembre 1805 (musée du Louvre) est exposé au Salon en même temps que la Vue d’un bivouac de Lejeune, permettant ainsi à Denis de mettre en perspective deux interprétations visuelles contemporaines d’une anecdote rapportée dans les rapports officiels, dans le Bulletin de la Grande Armée et dans la documentation fournie aux artistes lors de concours et de commandes officielles. En histoire de l’art, la complémentarité du texte et de l’image n’est certes plus à démontrer, surtout dans un contexte d’exposition comme le Salon où le livret renseigne le visiteur sur les artistes tout autant qu’il lui donne les clefs de lecture des œuvres. Or, le cas de Lejeune apporte une nouvelle pierre à l’édifice de l’intermédialité en ce que l’artiste déploie, à travers sa peinture et sa pratique scripturale, un discours autobiographique qui nourrit sa propre légende et la confronte à la grande histoire. Denis propose, par l’exemple du parcours singulier de Lejeune et de sa triple activité (officier, peintre et mémorialiste), d’analyser à l’échelle micro les phénomènes qui ponctuent le long XIXe siècle, comme l’imagerie militaire sous Napoléon, la crise de la hiérarchie des genres et la popularisation des mémoires en tant que genre littéraire.
À l’issue d’une brève revue de littérature durant laquelle il a été question des travaux de Susan Locke Siegfried (1993), Valérie Bajou (2012) et Katie Hornstein (2017), Denis a défendu avec acuité la pertinence de son sujet. Les treize tableaux de son corpus n’avaient que rarement été analysés pour eux-mêmes, et la notoriété de Lejeune, quoique signalée par les spécialistes, n’avait jamais été évaluée à l’aune des stratégies déployées par l’artiste. Dans sa thèse, Denis insiste sur les mécanismes médiatiques à l’origine de cette notoriété – un concept qu’elle emprunte d’ailleurs à Antoine Lilti (2014) –, car la publicité de ses diverses réalisations, la critique de ses œuvres et leur reproduction par la gravure cimentent pour longtemps la réputation de Lejeune tant en France qu’en Angleterre. Un dépouillement des titres de presse de 1796 à 1851, soit de la première exposition de Lejeune à la publication posthume de ses mémoires, a permis à Denis de prendre le pouls d’une notoriété médiatique qui atteint son paroxysme dans les années 1820. Ainsi, en associant le nom de Lejeune à la réédition illustrée du Voyage pittoresque et historique en Espagne (1823) d’Alexandre de Laborde (1773-1842) et en en faisant le point focal de sa campagne publicitaire dans Le Moniteur universel, l’imprimeur-libraire P. Didot l’Aîné entendait certainement accroître l’attractivité esthétique de ce récit de voyage (1). La recherche plein-texte que permettent les bases de données numériques comme Gallica et RetroNews a donc grandement facilité le travail de Denis qui y a en outre découvert plusieurs documents qu’elle a pu ensuite consulter à la Bibliothèque nationale de France, à l’instar de L’Attaque du convoi (1821), un mimodrame créé par le Cirque-Olympique d’après l’un des tableaux du cycle de bataille de Lejeune, Vue de l’attaque du grand convoi, près Salinas, en Biscaye, le 25 mai 1812 (1819).
La recherche de Denis s’est également déroulée dans les archives. À Vincennes, elle s’est rendue au service historique de la Défense, une institution dont les fonds sont encore trop peu exploités en histoire de l’art et où, aux côtés des dossiers militaires, sont conservées les œuvres graphiques commandées par le ministre de la Guerre. Le catalogue des aquarelles, un document manuscrit lacunaire et truffé d’erreurs qui n’a jamais fait l’objet d’une mise à jour depuis sa rédaction au début du XXe siècle, rassemble les œuvres par sujet, et tout indice qui en permettrait l’attribution (nom de l’artiste et date d’exécution) en est évacué. Le mode de classement de cet inventaire prouve que le caractère esthétique des dessins et le nom de leur auteur étaient secondaires à leur importance historique. Malgré tout, Denis est parvenue à identifier deux aquarelles de Lejeune, dont l’Entrevue de Napoléon et d’Alexandre, sur le Niémen, 25 juin 1807. En croisant œuvres et archives, Denis a associé cette aquarelle à la commande d’une gravure : « Employez les meilleurs graveurs de Paris pour que ce soit fait en 8 ou 10 jours, si cela est possible », peut-on lire dans une lettre datée du 13 juillet 1807 et signée par le maréchal Alexandre Berthier (1753-1815) (2), « alors ministre de la Guerre, de qui Lejeune était l’aide de camp de 1800 à 1812 » (3).
Denis a consacré une partie de sa conférence à la présentation de sa méthodologie, et en particulier à la manière dont elle a exploité Zotero : grâce au système d’étiquetage intégré à ce logiciel de gestion bibliographique, elle a pu classer ses sources par œuvre, de sorte qu’il lui était possible d’accéder, en quelques clics, à l’ensemble des titres et archives pertinents à l’écriture d’un chapitre. La transcription intégrale d’une partie des documents d’archives amassés par Denis lors de ses visites au service historique de la Défense, aux Archives nationales, à l’Institut national d’histoire de l’art et au musée de l’Armée s’est avérée essentielle pour saisir le sens de leur contenu et en faciliter la lecture subséquente. La valeur intrinsèque de ces sources et la volonté de Denis de faire œuvre utile l’ont décidée à intégrer ces transcriptions en annexe de sa thèse.
L’active participation de Lejeune à la plupart des batailles qu’il choisit de représenter renforçait la valeur documentaire de ses tableaux tout autant que l’authenticité du déroulé des évènements qu’il revenait au public de décortiquer par le détail, ainsi que l’atteste une critique publiée à l’occasion de l’exposition de son cycle de batailles, en 1828, à l’Egyptian Hall de la rue Piccadilly, à Londres (4). Cette vérité autopsiée d’après nature n’est cependant que mirage, rappelle Denis : plutôt que de décrire objectivement les évènements, ces tableaux les racontent selon un point de vue subjectif, celui de Lejeune lui-même, parfois sous la dictée des plus hautes sphères du pouvoir, soucieuses de construire un discours national à partir d’un récit. C’est ici que se révèle, pour Denis, toute la pertinence de l’approche de Nina Lübbren (2023). En appliquant la théorie de la narration à l’objet pictural et à son péritexte, Denis cherche à extraire le récit du discours.
Au confluent de l’histoire de l’art, de l’histoire militaire et des études visuelles, la thèse de Denis explore la trajectoire d’un artiste complexe et fascinant qu’il était urgent de sortir de l’ombre de ses contemporains, à commencer par Antoine-Jean Gros (1771-1835) qui l’a trop longtemps éclipsé. En présentant tour à tour son objet d’étude, sa méthodologie et son cadre théorique sans négliger les grandes lignes de sa revue de littérature, Denis a livré à son réceptif auditoire un exemple réussi d’introduction de thèse. Il nous tarde de découvrir les prochains travaux de cette jeune chercheure prometteuse.
1. Béatrice Denis, « Saragosse lieu de siège, Saragosse pittoresque : les vues de Saragosse de Louis-François Lejeune pour le Voyage pittoresque et historique en Espagne », Théia, no 1, 2024. En ligne. <10.35562/theia.87 >. Consulté le 9 juin 2026.
2. Lettre d’Alexandre Berthier à François-Auguste-Michel Muriel. « [Envoi du dessin de l’entrevue des deux empereurs] », 13 juillet 1807. GR 3 M 161 Dépôt général de la Guerre. Correspondance générale : lettres reçues. ‒ An XII-1808. Vincennes, Service historique de la Défense. Muriel était alors le directeur intérimaire du Dépôt de la Guerre.
3. Béatrice Denis, loc. cit., § 8.
4. « General Le Jeune is celebrated in his own country for the skill with which he has represented the military costume and incidents in battle pieces. His works bespeak a painter who has passed his life in the field, and are distinguished for their local fidelity. […] Every object of these [paintings] is given with a fidelity that could only have been attained by the most patient and persevering labour, and by materials collected on the spot. » James Silk Buckingham, « Series of Pictures of French Battles by General Le Jeune, exhibiting at the Egyptian Hall, Picadilly », The Atheneaum (Londres), 14 mars 1828, p. 236-237. La thèse de Denis s’ouvre sur cette exposition.
