19 novembre 2025 à 17h00
Conférence Katie Hornstein (Dartmouth)
UQAM, Département d’histoire de l’art, local R-4150
Par Marie-Lise Poirier (Doctorante, Histoire de l’art, UQAM)
Dans le cadre de son cycle de conférences annuel, le RAA19 a eu le plaisir, grâce au soutien du Groupe de recherche en histoire des sociabilités (GRHS), du Département d’histoire de l’art de l’UQAM et du Département d’histoire de l’art, de cinéma et des médias audiovisuels de l’Université de Montréal, d’accueillir Katie Hornstein, historienne de l’art et professeure au Dartmouth College. Auteure de Picturing War in France, 1792-1856 (2018), Hornstein est spécialiste de la représentation de la guerre et de la culture imprimée du XIXe siècle. Elle s’intéresse également depuis plusieurs années aux études animales, comme en témoigne sa plus récente publication, Myth and Menagerie. Seeing Lions in Nineteenth Century (2024), et dont ses travaux en cours sur le pigeon voyageur constituent le prolongement.
Comparé au lion, figure majestueuse et exotique associée aux valeurs de force, de courage et de loyauté abondamment représentée par les artistes du XIXe siècle – au premier rang desquels on retrouve Jean-Baptiste Huet et Rosa Bonheur –, le pigeon, à cause de sa présence urbaine endémique suivant un phénomène de marronnage, paraît trop commun et prosaïque pour mériter les mêmes intérêt et traitement. L’histoire du pigeon a surtout été étudiée du point de vue des colombophiles et des amateurs, remarque Hornstein, bien qu’elle ait exceptionnellement éveillé la curiosité de quelques sociologues, à l’instar de Colin Jerolmack qui, dans The Global Pigeon (2013), cherche à démystifier les relations interespèces dans l’espace urbain de diverses métropoles, en prenant notamment pour études de cas New York, Londres et Venise. Hornstein insiste cependant sur la nécessité d’une étude des représentations du pigeon – et en particulier celles du pigeon voyageur – afin d’inscrire ses activités dans une histoire culturelle et matérielle qui rendrait compte de sa participation active à l’essor du capitalisme.
Exploité depuis l’Antiquité, d’abord en Mésopotamie, puis en Afrique du Nord, le pigeon voyageur est introduit plus tardivement en Europe, l’implantation d’un tel système de communication n’y étant effectivement attestée qu’à partir du Moyen Âge. Le pigeon est préféré à toute autre espèce aviaire en raison de ses qualités naturelles. Sa vitesse et son endurance favorisent le parcours de longs trajets plus rapidement que n’importe quel coursier à cheval, par ailleurs ralenti par les obstacles des topographies traversées. De surcroît, son champ de vision élargi (340°), sa sensibilité au champ magnétique de la terre, son extraordinaire mémoire, son sens de l’orientation et son fort instinct de retour lui permettent de retrouver son colombier malgré la distance, et ce, même s’il est relâché dans un lieu qui lui est inconnu. Les plis ainsi transmis sont cependant unidirectionnels, car le pigeon ne peut être dressé pour effectuer des allers-retours entre différents points. Chaque lieu desservi par ce service de messagerie doit donc impérativement être rattaché à un colombier vers lequel ses occupants reviendront instinctivement. « [Les pigeons] ne sont réellement ni domestiques comme les chiens & les chevaux, ni prisonniers comme les poules », observe Buffon dans son Histoire naturelle des oiseaux, « ce sont plutôt des captifs volontaires, des hôtes fugitifs, qui ne se tiennent dans le logement qu’on leur offre, qu’autant qu’ils s’y plaisent, autant qu’ils y trouvent la nourriture abondante, le gîte agréable & toutes les commodités, toutes les aisances nécessaires à la vie […] » 1 . Les colombiers de maçonnerie, dont l’architecture protège le pigeon de ses prédateurs tout en étant adaptée à son mode de vie, favorisent ainsi sa nidification. Un exemple de cette architecture spécialisée est le sujet principal d’un tableau de François Boucher, Le Vieux Colombier (1758, Saint Louis Art Museum).
Les peintures pastorales de Boucher mettent souvent en scène un pigeon ou une colombe (deux représentants de la même espèce, Columba livia) intercédant dans les affaires amoureuses de paysans plus préoccupés par leurs sentiments que par l’état qui doit assurer leur subsistance. Dans Le Départ du courrier (1765, Metropolitan Museum of Art), une colombe écoute attentivement les instructions que lui prodigue un jeune berger qui, de la main, lui indique la direction à prendre pour rejoindre la destinataire de la lettre enrubannée à son cou. Les amants étant tragiquement séparés par une rivière, seule la colombe peut accomplir cette tâche. Le pendant de cette huile sur toile, qu’on ne connaît aujourd’hui que par la gravure de Jacques Firmin Beauvarlet (L’Arrivée du courrier, s. d., Metropolitan Museum of Art), illustre l’arrivée tant attendue de la colombe : alertée par son chien, la bergère se lève subitement, relevant sa jupe et s’appuyant sur le tronc d’un arbre. Suivant la description iconographique de ces deux œuvres, Hornstein relève deux incohérences historiques : d’une part, la réception du courrier par la bergère est impossible, car la destination finale de la colombe sera toujours son colombier, lequel est représenté non pas dans L’Arrivée du courrier, mais dans Le Départ du courrier; d’autre part, la propriété de pigeons voyageurs étant un privilège seigneurial sous l’Ancien Régime, il est invraisemblable qu’ils aient été utilisés par des bergers à cette époque. Si Boucher ne cherche pas à restituer la temporalité de la distribution du courrier au XVIIIe siècle – ce que fera Augustin de Saint-Aubin dans une série de dessins sur les métiers postaux gravée par Jean-Baptiste Tilliard vers 1760 –, il suggère la possibilité d’une connivence interespèce. La colombe n’est pas qu’un simple outil médiatique, argue Hornstein : véritable confidente, elle est représentée comme un être sensible doué d’empathie.
Les œuvres de Boucher établissent un parallèle entre le profane et le mythologique grâce aux figures du pigeon et de la colombe. Ces volatiles, attributs de Vénus désormais associés aux rituels amoureux de l’humain dans l’esthétique pastorale du peintre favori de Madame de Pompadour, paraissent agir en dehors des circuits commerciaux et des contingences géopolitiques. Or, le pigeon est tout autant une technologie médiatique qu’un agent producteur d’une actualité politique et financière lorsque les messages qu’il transporte sont interceptés et relégués dans les journaux de manière anecdotique, une pratique sans doute plus courante au XIXe siècle qu’à l’époque de Boucher. Ces informations, naturellement sensibles et souvent officieuses, ébranlent le marché boursier et influencent le négoce national et international sous la monarchie de Juillet 2. En pleine expansion au XIXe siècle, le marché financier commande une accélération des transactions et, par extension, des moyens de communication. À Londres, les Rothschild ont mis sur pied un réseau étendu mettant à contribution l’endurance et la vitesse du pigeon. Les messages ainsi reçus sont ensuite recopiés, puis détruits, explique Hornstein, car ils ne sauraient constituer des documents officiels. Retrouver quelques-uns de ces messages, dont la taille s’apparente à celle d’une carte de visite, est donc exceptionnel. Ils fournissent, par leur matérialité, les traces de leur usage et de leur périple aérien (écriture serrée, marques de pliure, perforations, etc.). L’immense fortune de la famille Rothschild s’étant en partie constituée grâce aux informations acheminées par pigeon voyageur, il paraissait sans doute naturel de transmettre l’annonce du décès de son patriarche, Nathan Mayer Rothschild, au moyen de ce même dispositif de communication en 1836.3
Les recherches de Hornstein se situent au carrefour de plusieurs disciplines, notamment l’histoire de l’art, l’histoire culturelle, les études animales et les études médiatiques. Les représentations du pigeon voyageur sont rares aux XVIIIe et XIXe siècles. Cette invisibilité visuelle, sans doute tributaire de la culture du secret à laquelle participe le pigeon voyageur, ne doit toutefois pas décourager les analyses. Hornstein a ainsi enrichi son corpus de pièces d’archives inédites, de coupures de presse, de traités de colombophilie et même de spécimens naturalisés (Cher Ami, pigeon de guerre en service en 1918, Smithsonian). En explorant ainsi des pans méconnus de l’histoire, Hornstein reste fidèle à sa mission première de chercheure : proposer une histoire décanonisée de l’art.
1 – Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, « Le pigeon », Histoire naturelle des oiseaux, Paris, Imprimerie Royale, 1774, tome 3, p. 1.
2 – « Cet après-midi [à Londres], le bruit a couru qu’un pigeon, expédié en courrier, était arrivé de Paris apportant la nouvelle que les fonds espagnols étaient à 19 1|2 3|4, et que le Roi des Français avait été assassiné; que cette nouvelle fût vraie ou fausse, elle a produit sur les fonds, dans le présent état d’incertitude, une baisse des prix. La moindre nouvelle défavorable suffit à présent pour alarmer ceux qui ont des fonds publics. » Le Constitutionnel (Paris), 30 septembre 1836, p. 2.
3 – La dépêche « ne contenait que ces trois mots : Il est mort. La simplicité de cette annonce était assez convenable à la grande importance du personnage qu’elle concernait. » Le Constitutionnel (Paris), 7 août 1836, p. 2.
